La légende de l’intégrisme écologique nait le plus souvent d’une infâme désinformation. En voici un piètre exemple qui prétend faire incomber le regain du paludisme à la prohibition du DDT (dichloro diphényl trichloro-éthane) pour cause d’une lubie écolo remontant au temps innocent des seventies.
Le paludisme, vecteur d’une pandémie de désinformation
Le paludisme, ou malaria, affecte l’homme, les singes et les oiseaux. Connue depuis plus de 50 000 ans, la maladie est identifiée comme un agent pathogène humain antédiluvien. Elle est causée par un parasite protozoaire du genre Plasmodium dont la femelle du moustique anophèle est le vecteur. La malaria était depuis l’Antiquité commune en des contrées où elle est désormais inconnue, comme en Europe et en Amérique du Nord. En Angleterre, la mortalité qu’elle provoquait était comparable à celle que l’on connaît actuellement en certains pays africains. Des 400 à 900 millions de cas contemporains de fièvres, on dénombre plus de 3 millions de décès annuels survenant en Afrique subsaharienne, équatoriale et australe, en Asie, ainsi qu’en Amérique latine. 40 % de la population mondiale habitant des pays tropicaux parmi les plus pauvres du monde sont ainsi exposés au paludisme. Accuser l’écoconscience fraîchement débarquée d’un tel fléau, d’une telle hécatombe relève donc de la plus haute gravité, si ce n’est de la calomnie la plus obscène.
Les prêcheurs de l’apocalypse (1907) est un livre qui ne ménage pas sa mauvaise fois pour accabler le grand réveil de conscience universelle qu’est l’écologisme. Le parti pris du livre n’a rien d’étonnant puisque son auteur, Jean de Kervasdoué, est un thuriféraire de l’establishment, titulaire de la chaire d’économie et de gestion des services de santé au conservatoire des arts et métiers, membre de l’académie des technologies, ancien directeur des hôpitaux publics en France. De tels galonnés sont de ceux qui peuvent tout autant inciter au déni du sang contaminé, du scandale des hormones de croissance, des maladies nosocomiales, que de cautionner la dictature vaccinale qu’on nous inflige au détriment de notre immunité naturelle, etc., liste interminable portant sur la santé publique prise en otage par le grand capital.
Pour ce qui est du fléau du paludisme, l’auteur mandarin balance page 80 de son dernier livre la calomnie suivante : « Qui a conscience que des dizaines de millions d’enfants sont morts parce que des ornithologues amateurs de Long Island, aux États-Unis, ont conduit à interdire le DDT pour protéger les oiseaux sauvages de cette villégiature privilégiée des New Yorkais ? » L’accusation n’est pas nouvelle puisqu’elle présida, dans les années 1960, au combat pionnier de Rachel Carson, l’auteure du célèbre Printemps silencieux, contre les pesticides de synthèse. Robert White-Stevens, biochimiste mercenaire de la société American Cyanamid vilipendait ainsi l’écrivaine écologiste : « Si l’homme devait suivre les enseignements de Miss Carson, nous retournerions au Moyen-âge, et les insectes, les maladies et la vermine hériteraient une nouvelle fois de la Terre ». Les conservateurs de l’époque n’avaient pas encore recours à une syntaxe aussi gratinée qu’aujourd’hui, calomniant les opposants à leurs excès de fondamentalistes et autres « écofachos », mais ils tentèrent de discréditer Rachel Carson en l’accusant stupidement et simplement d’être communiste !
L’anathème à l’encontre de Carson reprit bien après sa mort, dès le début des années 2000, où on lui fit supporter la responsabilité de 100 millions de morts. Un détail d’importance : Rachel Carson n’avait jamais appelé à l’interdiction globale du DDT, mais seulement à une limitation de son emploi. Ce que ses enquêtes révélèrent ne portaient que sur l’inconscience des épandages à grande échelle et aux conséquences écologiques et humaines désastreuses, et donc à un usage plus soucieux. Carson accusait l’industrie chimique d’une vile recherche de profit en se livrant intentionnellement à la désinformation et les pouvoirs publics d’obtempérer à leurs ordres sans le moindre principe de précaution. Rien n’a vraiment changé aujourd’hui, à en croire les campagnes de déni et le très puissant lobbying des groupes agrochimiques et semenciers, d’autant plus que nous ne sommes plus aussi enclins à remettre en cause le paradigme du progrès scientifique qui caractérisait la culture nord-américaine d’après-guerre. Dans la foulée de l’époque, des scientifiques américains créent en 1967 le Fond de défense de l’environnement (Environmental protection agency), poursuivent les fabricants de DDT et après un long combat obtiennent en 1972 l’interdiction de sa production et de sa commercialisation par l’OMS. On ne déversera plus de DDT ni sur les terres africaines, ni ailleurs. Encore en 1992, lors de la conférence de Rio, le DDT fut qualifié de grave menace et classé comme POP (polluant organique persistant). Mais le paludisme se développera de plus belle et, en l’absence d’un autre remède, l’hécatombe finalement reconnue en 1998 autorisera certains à déclarer une nouvelle fois que des millions d’enfants sont sacrifiés aux oiseaux et à pourfendre l’écologisme qualifié de criminel. Quelle est la vérité ?
Si les écologistes de terrain avaient certes constaté à l’époque que les hautes concentrations de DDT rendaient excessivement mince les coquilles des œufs de certains oiseaux de mer, tels que les petits pingouins, les guillemots et les pygargues à queue blanche…, mais cela n’était qu’un épiphénomène qui à lui seul ne motiva pas la condamnation du DDT. Bien d’autres aspects de la nocivité dramatique du pesticide utilisé aveuglement motivaient l’alarme. On peut lire une anecdote édifiante des conséquences en chaîne de cet usage dans 5000 jours pour sauver la planète d’Edward Goldsmith & al. : « Durant les années 60, pour tenter de faire disparaître la malaria, l’organisation mondiale de la santé a mis en route un vaste programme destiné à débarrasser les régions tropicales des moustiques, vecteurs de cette maladie. Bornéo faisait partie des pays « bénéficiant » de ce traitement, et l’OMS entreprit, dans les zones les plus affectées, une grande campagne de pulvérisation de DDT. Le programme de l’OMS commença par être couronné de succès et le nombre de moustiques diminua de façon spectaculaire. Mais cette population ne fut pas la seule à être exterminée : de nombreuses autres espèces furent intoxiquées par le DDT, et, parmi elles, une minuscule guêpe, prédatrice des chenilles qui vivent dans le chaume des maisons locales. Une fois les guêpes décimées, le nombre de chenilles s’accrut et prit les proportions d’un véritable fléau : dévorant le toit des maisons, elles provoquaient leur effondrement… Le programme de pulvérisation du DDT ne s’en poursuivit pas moins, mais, seconde conséquence néfaste, les cadavres des moustiques servirent de nourriture aux geckos qui abondent à Bornéo, et ces lézards, rendus malades par le DDT, devinrent une proie facile pour les chats du pays qui accumulèrent dans leurs tissus de fortes concentrations du DDT. Les chats trépassèrent par milliers, et les rats de Bornéo connurent alors une véritable explosion démographique. Or, non seulement ces rongeurs dévorent les récoltes locales, mais ils sont porteurs d’une menace bien pire : la peste bubonique. En désespoir de cause, le gouvernement de Bornéo a demandé qu’on parachute des chats dans les régions les plus atteintes… A l’heure actuelle, les moustiques ont réinvesti les zones où l’on avait vaporisé le DDT et la malaria y sévit toujours. Beaucoup d’insecticides ont perdu leur efficacité, car les moustiques y sont devenus résistants ! » Les millions d’enfants morts ne le sont pas à cause des ornithologues ou autres écologistes, mais bel et bien du fait de l’intégrisme chimiste ayant bombardé sans aucune retenue son poison pour se remplir les poches.
Rappelons que si les taux des produits toxiques sont minimes, certaines substances s’accumulent dans les tissus. C’est le cas du DDT et de nombreux biocides liposolubles : des vaches ingérant des fourrages contaminés par une dose minimale de DDT et ne présentant aucun signe d’intoxication produisent un lait suffisamment contaminé pour provoquer des troubles nerveux chez des veaux encore à la mamelle. Le Quid (1995) rapporte qu’en Grande-Bretagne, en 1984, on a décelé des traces de DDT dans des choux de Bruxelles cultivés sur des terres traitées au DDT vingt ans auparavant ! Ce n’est donc pas toujours la dose qui fait le poison et en matière de DDT c’est le DDT qui fait le poison. Le DDT épandu par avion durant plusieurs années consécutives pour la démoustication de certains marais de Long Island ne présentait que de faibles concentrations afin d’éviter tout effet toxique pour les poissons et la faune en général. On note pourtant aujourd’hui des indices de composés organochlorés non biodégradables (DDT) dans l’organisme des mammifères du Grand Nord canadien, ainsi que dans celui des manchots de l’Antarctique ! On sait que les neiges qui tombent dans les zones centrales de l’inlandsis antarctique sont contaminés par le DDT, alors que cet insecticide ne fut utilisé qu’à une distance de plus de 4000 km de là ! En milieu terrestre, les lombrics accumulent le DDT à un taux 150 fois supérieur à sa concentration édaphique. Certaines huîtres ont, de cette façon, accumulé le DDT dans leur tissu à une concentration 70 000 fois supérieure à celle de l’eau de mer dans laquelle elles étaient cultivées. Des moules ont concentré de la même façon et 300 000 fois les BPC (biphényles polychlorés) (Source : Encyclopaedia Universalis, 1988). Avec une demi-vie de 15 ans, la persistance du DDT est assez effrayante. Ainsi, si l’on en pulvérise 10 kilogrammes dans un champ, 15 ans après, il en restera 5 kilogrammes, après 30 ans 2,5 kilogrammes et ainsi de suite. Et son utilisation intensive favorise la sélection de moustiques résistants. Les risques cancérigènes du produit, quant à eux, n’auraient pas été prouvés.
L’OMS qui avait prescrit en 1972 la prohibition irrévocable du DDT s’est néanmoins prononcée en 2006 en faveur d’une reprise de son usage et réhabilite 30 ans après le poison en désespoir de cause mais sur un mode nettement plus vigilant. Rachel Carson et les scientifiques qu’elle avait inspirés sont à l’origine de cet usage raisonné, faute d’une méthode de lutte alternative et plus respectueuse non encore découverte. Greenpeace reconnaît même le bien-fondé de cette réutilisation, parcimonieuse cette fois. L’Environmental Defense Fund, qui avait lancé la campagne contre le DDT dans les années 60, approuve dorénavant son usage limité au strict intérieur des habitations, et non plus en plein air ou à des fins agricoles comme c’était le cas avant l’interdiction de 1972. Idem de la part de l’Endangered Wildlife Trust. Au même titre que l’utilisation généralisée de moustiquaires à imprégnation durable de DDT, la pulvérisation de l’insecticide à effet rémanent à l’intérieur des habitations compte désormais parmi les principales interventions que préconise l’OMS pour combattre et éliminer partout le paludisme.
« Les données scientifiques et programmatiques justifient sans conteste cette réévaluation », a déclaré le Dr Anarfi Asamoa-Baah, sous-directeur général de l’OMS chargé du VIH/SIDA, de la tuberculose et du paludisme. « La pulvérisation d’insecticide à effet rémanent dans les maisons est utile pour réduire rapidement le nombre de personnes contaminées par les moustiques porteurs de la maladie. Elle s’est révélée d’un aussi bon rapport coût/efficacité que les autres mesures de prévention du paludisme et le DDT ne présente pas de risque pour la santé s’il est correctement utilisé. (…) Pulvériser des insecticides dans les habitations, c’est comme tendre une énorme moustiquaire au-dessus d’une maison pour la protéger 24 heures sur 24 », a expliqué le Sénateur américain Tom Coburn, l’un des principaux avocats de la lutte antipaludique dans le monde. « Grâce à la position claire de l’OMS sur la question, nous pouvons enfin couper court aux mythes et prétendues données scientifiques qui n’ont fait qu’aider les vrais ennemis, les moustiques, qui mettent en danger la vie de plus de 300 millions d’enfants chaque année. »
L’initiative de Georges Bush pour le financement d’un programme international contre le paludisme (plan quinquennal de 1,2 milliard de dollars) n’est néanmoins pas étrangère à ce subit revirement et lui donne une connotation un peu trouble quand on sait le caractère pernicieux du personnage et ses liens privilégiés avec les maîtres du monde. Il conviendrait d’enquêter dans les milieux autorisés pour évaluer les crédits et les chances données aux recherches alternatives dont les pistes sont assez nombreuses et parfois fort sérieuses, tout comme au développement du vaccin par des agences telles la Fondation Bill et Melinda Gates, et l’Université John Hopkins. La lutte antipaludique comporte enfin un volet préventif directement lié au milieu de vie des populations concernées, toutes plongées et maintenues dans la plus désolante paupérisation. Les moustiques s’épanouissent dans les flaques d’eau stagnante des zones sans raccordement au tout-à-l’égout, sans assainissement septique, qui n’ont pas l’apanage des beaux quartiers du premier monde. Le paludisme s’inscrit dans le long cortège d’autres pathologies ciblées et d’infestations vermineuses liées aux conditions de vie précaire. Les États-Unis, premier pays producteur d’insecticide dans le monde, utiliseraient-ils le combat humanitaire pour servir leurs intérêts économiques ? Selon le Dr Cheikh Fokhana, chercheur paludologue à l’IRD (Institut de Recherche et de Développement), au Sénégal : « Le problème du paludisme concerne les enjeux financiers. On prend beaucoup de temps pour trouver des remèdes car les populations touchées par la maladie n’ont pas de moyens. » Pour le Dr Cheikh Fokhana, la décision nord-américaine d’investir dans la lutte est « un enjeu d’argent et de pouvoir ». Monsanto et ses actionnaires peuvent, une fois de plus, se frotter les mains.
Redonnons la parole à celle qui fut persécutée pour rappeler à l’ordre de la décence les magnats de la chimie aveugle : « Aucun individu responsable ne peut prétendre que les maladies véhiculées par des insectes doivent être ignorées. La question urgente qui se présente maintenant est de savoir s’il est bien sage et responsable de s’attaquer au problème avec des méthodes qui ne font très vite qu’empirer les choses. On a beaucoup entendu parler dans le monde de la lutte triomphale contre la maladie par le contrôle des insectes vecteurs de contamination, mais on a peu entendu parler de la face cachée de l’histoire – les défaites, les victoires de courte durée qui font que s’offre désormais à nous la perspective alarmante d’insectes ennemis rendus en fait plus résistants grâce à nos efforts. Pire, nous avons peut-être détruit nos propres armes. » (Rachel Carson).




